Le Grand Absent

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 L'évhémérisme

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Le Grand Absent
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Masculin Nombre de messages : 219
Date d'inscription : 01/07/2007

MessageSujet: L'évhémérisme   Sam 30 Mai - 18:12

http://www.hommes-et-faits.com/lime/MMeurger_Monsters_.htm

Evhémère et les monstres.

Croyances populaires et interprétation instruite

Michel Meurger

L’on doit à un philosophe grec du ive siècle avant notre ère, Evhémère, une importante doctrine sur la genèse des dieux. Selon sa proposition, les personnages divins ne seraient au départ que des hommes supérieurs, sacralisés par l’admiration ou la crainte du commun des mortels. Evhémère illustrait sa thèse en publiant une biographie sur chacun des dieux avec leur lieu de naissance et de mort, ainsi que l’emplacement de leur tombeau. Le point saillant de l’Evhémérisme est son réductionnisme. En effet, Evhémère tend à ramener le sacré au profane en offrant une explication psychologique pour le processus de divinisation. Il n’est donc guère surprenant que cet aspect ait retenu l’attention des critiques des religions établies. L’on voit ainsi l’Evhémérisme apparaître dans l’ancienne Rome comme machine de guerre contre le paganisme. Les Pères de l’Église surent ainsi le mobiliser contre le polythéisme. Les théologiens de l’époque médiévale le reprirent à leur tour. Les philosophes ne négligèrent point l’arme que leur fournissait le philosophe antique. Voltaire est l’auteur de Dialogues d’Evhémère. Pour lui, le vieux Grec défend le point de vue des :

    « Gens de bon sens qui n’ont
    Voulu reconnaître de vérités
    Que celles qu’ils sentaient par
    L’expérience ou qui leur étaient
    Démontrées par les mathématiques[1] »

Sous la plume de l’hôte de Ferney, Evhémère apparaît comme un apôtre du sens commun et de la méthode expérimentale.

Oannés et l’astronome

Il serait facile de suivre la fortune moderne de cette interprétation purement rationaliste de l’Evhémérisme. L’astronome Carl Sagan, par exemple, envisage sérieusement que le dieu sumérien Oannés représenté comme un homme-poisson, pourrait bien être un cosmonaute enfermé dans sa combinaison spatiale. Nous avons ici à faire au plus naïf Evhémérisme. De même, Von Daniken, l’avocat des cosmonautes de l’Antiquité qu’il « découvre » dans tous les documents de l’histoire sacrée, n’est pas, comme le croient ses adversaires rationalistes, le représentant du plus noir « irrationalisme », mais bien au contraire, de l’Evhémérisme-rationaliste le plus systématique. Déjà au siècle des lumières, dans son Histoire du Monde Primitif, Delisle de Sales affirmait que : « Le fameux amphibie Oannés, qui fut le législateur de la Chaldée, était probablement un étranger qui avait abordé en descendant l’Euphrate, dans la plaine où on bâtit dans la suite Babylone. Le premier homme qu’un sauvage voit venir à lui dans un canot, doit lui paraître un poisson, puisqu il en habite l’élément »[2].

« Étranger en canot » ou « cosmonaute », dans les deux cas, nous avons affaire au même type de raisonnement. Sagan et Delisle de Sales refusent, dès l’abord, de considérer Oannés dans son contexte socioculturel. Le surnaturel devient un naturel exotique. Le Dieu-des-eaux se change en voyageur venu d’au-delà des mers ou du système solaire. Mêmes présupposés chez Sagan et Delisle d’une pensée sauvage incapable d’interpréter correctement le perçu. La sacralisation d’Oannés est donc à la fois pour l’écrivain du XVIIIe siècle et l’astronome du xxe siècle, le produit d’un malentendu. Incapables de distinguer l’homme de son canot ou de sa combinaison spatiale, les Chaldéens ont cru voir en lui un être supra-normal. L’Evhémérisme implique une supériorité de l’interprétation moderne sur l’interprétation antique. Autrefois, les Primitifs se trompaient en prenant un voyageur pour un être divin.

Aujourd’hui, Delisle de Sales ou Carl Sagan rétablissent la vérité. La démarche évhémériste consiste ici à reconstituer une séquence temporelle en suggérant que l’interprété ne correspondait pas au perçu. Ni Delisle de Sales, ni Sagan n’ont conscience qu’ils substituent, rétrospectivement, leur propre définition de la rationalité à celle des Chaldéens. Or, cette définition est le résultat d’un long processus cognitif, par lequel le concept de lois objectives a fini par réglementer impérativement le vécu. Il ne saurait donc être question de partir « coloniser » l’histoire des croyances à l’aide de solutions interprétatives présentes. Tout le processus de l’historien des mentalités consiste justement à l’inverse, à restituer au vécu passé ses propres définitions contextualisées. L’Evhémérisme, cette décontextualisation forcenée, n’est donc pas une méthode scientifique. Mais il comporte un autre versant. L’Evhémérisme réduit le surnaturel au naturel. Toutefois, il implique, comme nous l’avons vu, un réel originel. Même déformé par la crainte et la. superstition, Oannés a bien existé; La méthode évhémériste consiste donc en un échange et non en une désintégration.

En insistant sur cette réalité originelle, l’on peut ainsi renforcer la tradition à l’aide de l’outillage de la raison. C’est pourquoi, à côté d’un évhémériste rationaliste, l’on trouve un évhémériste fidéiste. De ce dernier, les érudits jésuites s’étaient fait une spécialité. Que l’on pense à Athanasius Kircher, consacrant de copieuses monographies à l’Arche de Noé et à la Tour de Babel, tentant d’en prouver l’historicité par la démarche conjecturale. Pour Kircher, l’Evhémérisme sert à affirmer que la Bible a dit vrai. Le vaisseau de Noé a réellement existé et le savant jésuite nous montre comment une construction rationnelle a pu permettre à un couple de chaque espèce animale d’y trouver place. Kircher fournit de même, des cartes du monde anté et post-diluvien. Il se demande également si la Tour de Babel aurait pu atteindre la lune[3].

Tout ce remue-ménage spéculatif a pour principal motif le raffermissement de la foi. En un âge où les libertins contestent la lecture de l’Ecriture, Kircher leur oppose un Evhémérisme consistant, non à substituer la nature à la surnature, mais à fortifier le Divin par l’érudition spéculative. L’archéologie, en exhumant les restes de l’Arche ou de la Tour de Babel, confirmerait le Verbe. Kircher accumule donc les archéologies scripturales. Cet Evhémérisme-là est éminemment sélectif, choisissant préférentiellement de renforcer les sujets bibliques. Ainsi les dragons. Notre Jésuite cherche donc des relations contemporaines qui semblent en confirmer l’existence[4].

Le serpent de mer et l’évêque

L’application de l’Evhémérisme à l’histoire naturelle a eu pour conséquence un makntien de la croyance aux monstres, sous réserve d’une profonde reconversion. Un bon exemple en est fourni par l’œuvre de l’évêque de Bergen, Erik Ludvigsen Pontoppidan (1698-1764).

Ce prélat danois consacre en effet un chapitre de son grand ouvrage Det förste forsög paa Norges naturlige historie (histoire naturelle de Norvège 1751-1753) à l’étude des monstres marins du Septentrion. Il étudie respectivement le havmand (homme marin), le soe-orm (serpent de mer) et le kraken[5]. Dans les trois cas, le savant prélat trouve de bonnes raisons pour croire en leur existence. Celles-ci sont essentiellement basées sur l’unanimité et la concordance des témoignages. Ces informations ont été fournies par deux groupes sociaux : les pêcheurs et les marins norvégiens. J’ai déjà étudié ailleurs certains points du dossier de Pontoppidan[6]. C’est sa méthode qui va m’occuper ici. Dans sa préface, l’évêque de Bergen nous éclaire sur ses procédés d’information. Il a tiré profit de visites pastorales qui lui prenaient deux à trois mois, pour se documenter.

Faisant de nécessité vertu, dit-il, « j’ai passé une partie de mon temps de voyage à converser avec les guides et cochers désignés aux différentes étapes pour me fournir le service de voitures. J’ai ensuite examiné leurs réponses à mes diverses questions avec les ministres des paroisses ou autres gens bons connaisseurs du pays, et tout ce qui est confirmé par plusieurs témoignages, ou non contredit, ou douté, je l’intègre parmi mes observations variées »[7]. En ce qui concerne le problème spécifique des monstres marins, Pontoppidan, avec cette méthode, semble se plier au précepte Baconien, exposé dans le Novum Organum (1620), de faire une « compilation » des monstres et des prodiges, collection assemblée cependant dans un esprit de « sélection rigoureuse »[8].
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MessageSujet: Re: L'évhémérisme   Sam 30 Mai - 18:22

Les anecdotes des guides et des cochers sont donc soumises à l’analyse critique des pasteurs locaux et, si elles réussissent à passer ce cap, sont enregistrées comme matériaux d’histoire naturelle. En dépit de ces garanties, pareille méthode, sur un terrain aussi idéologique que celui des monstres, s’avère tout à fait mystifiante. Tout d’abord, le choix d’informateurs parmi les cochers était sans doute commode. Il n’en était pas moins problématique.
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